L'esprit de tolérance

Publié le par Jan Boeykens


L'esprit de tolérance

Spaak.images'Le christianisme est notre patrimoine et, tous, nous avons le droit de le revendiquer comme un héritage. Cette divine figure du Christ qui n'a point cessé d'agir n'appartient à aucun impérialisme religieux. Les temps sont révolus où l'on se faisait les plus fratricides des guerres au nom d'un Dieu de paix et d'amour. Il nous reste le plus grand des messages qui a donné à tout un monde une physionomie et une structure. Au-delà des divergences de la foi, croyants et incroyants peuvent se partager le legs d'une communauté de convictions intellectuelles, morales et sociales. Un climat de pensée né de la Grèce, merveilleusement épanoui à la chaleur des principes chrétiens, nous a donné une civilisation à laquelle nous ne pourrions pas renoncer sans renoncer à vivre. Au centre, nous y voyons une conception de la personne humaine, libre, responsable, douée d'une éminente dignité, ayant le droit à la justice individuelle et sociale, vivant dans une société dont le but est le bien commun. A cette civilisation, le socialisme est venu apporter une contribution fondamentale en la ramenant à ses principes. Ce fut un immense cri de souffrance qui rappela à un monde oublieux, qu'il devait être chrétien. Je crois sincèrement que l'Europe, non comme territoire, mais comme civilisation, ne peut être sauvée que par une union de bonne foi entre le christianisme et le socialisme. Si notre but terrestre est vraiment le même, organiser le bonheur humain dans une justice sociale toujours plus grande, nous devons parvenir à nous mettre d'accord sur les moyens et il faut mettre fin à une division meurtrière. Il doit être possible de dépasser des oppositions historiques qui risquent de se scléroser dans un cléricalisme ou un anticléricalisme vieillis.

La croyance ou l'incroyance ne devraient plus faire l'objet d'un monopole politique. L'esprit souffle où il veut. Il est peut-être temps pour les hommes de bonne volonté de comprendre qu'il souffle dans cette direction-là. Si, de part et d'autre, nous parvenons non seulement à le comprendre mais à opérer cette synthèse que postule une communauté de principes, il y a encore pour la civilisation de l'Europe un grand avenir d'épanouissement. C'est un noble but et ce serait une belle étape vers la fraternité humaine. De toutes parts, d'ailleurs, on sent cet effort pour unir ceux qui pensent de même, bien qu'ils croient différemment.

Mais rien de cela n'est possible sans une disposition de l'âme qui en est comme la condition préalable. Je veux parler de l'esprit de tolérance. C'est, certes, une des plus belles, une des plus difficiles conquêtes de l'humanité, une des plus dures à conserver, une de celles qui sont le plus constamment remises en question. La tolérance n'a rien à voir avec le scepticisme ni avec l'éclectisme. La tolérance ne fait renoncer à aucune conviction, elle ne renie pas l'espérance de convaincre, elle ne fait pas pactiser avec le mal, mais elle accepte que d'autres pensent et croient autrement que moi sans que je les aime ou que je les estime moins. La tolérance est l'absence d'un sens de supériorité à cause des doctrines ou des idées que je professe, elle est la mesure du respect que j'ai pour l'homme, la pierre de touche de la valeur que j'attache au principe de la dignité humaine. Elle est une suprême vertu de l'individu civilisé, le legs sacré pour lequel il y eut et il y aura toujours des martyrs. Elle est la fermeté de Socrate devant ses juges et son respect devant les lois. Elle réclame autant qu'elle accorde et elle est aussi déterminée pour se défendre que pour protéger. On n'en fera jamais assez l'éloge. C'est elle qui écarte la violence et la contrainte des moyens de persuader. C'est elle qui peut rendre l'homme maître de lui comme de l'univers. Elle oppose à l'inquiète certitude de tous les fanatismes, la douceur conquérante des convictions fortes. Oui, c'est à cette douceur qu'appartient le monde. « Bienheureux les doux, car ils posséderont la terre.» La tolérance est la voie royale de la fraternité. C'est elle, bien comprise dans sa difficulté, qu'il faut pratiquer et encourager. C'est elle enfin qui peut nous conduire à une entente salutaire.'

Par Paul-Henri Spaak en 1956 en hommage à S. M. la Reine Elisabeth à l'occasion de son jubilé (1876-1956)

Publié dans Français

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clovis simard 14/01/2012 14:25


Mon Blog(fermaton.over-blog.com),No-12. THÉORÈME D'ARCHIMÈDE. -  MON ESPRIT ?